
L'effet miroir : ce que l'on découvre de soi en le disant à quelqu'un
Il y a un moment que je vois souvent en séance. Une personne parle, raconte ce qui la préoccupe, et tout à coup elle s'arrête au milieu d'une phrase. « Attendez… je ne l'avais jamais vu comme ça. »
Je n'ai rien dit de particulier. Elle s'est simplement entendue.
C'est ce que j'appelle l'effet miroir. Et c'est, à mon sens, l'une des choses les plus précieuses que permet un accompagnement.
Se voir à travers le regard de l'autre
Seul, on tourne souvent autour des mêmes idées. On connaît son histoire par cœur, alors on ne la regarde plus vraiment. Le fait de la raconter à quelqu'un change la donne : il faut la dérouler, l'expliquer, la rendre compréhensible. Et en la disant, on l'entend d'une autre façon.
L'accompagnant joue alors un rôle de miroir. Il reformule, il pose une question, il remarque un mot qui revient. Rien de spectaculaire. Mais ce reflet permet de prendre un peu de recul, de se regarder de l'extérieur. Les psychologues Ethan Kross et Özlem Ayduk ont d'ailleurs montré qu'observer sa propre histoire avec un peu de distance aide à en tirer du sens, au lieu de la ressasser.
Ce n'est pas un hasard si la qualité de la relation entre l'accompagné et l'accompagnant compte autant. Une grande méta-analyse publiée en 2018 dans la revue Psychotherapy, portant sur près de 300 études et plus de 30 000 patients, montre que l'alliance thérapeutique fait partie des facteurs les plus liés aux progrès en thérapie. Autrement dit, ce qui se joue dans ce face-à-face compte vraiment.
Éclairer les zones d'ombre
Le miroir montre aussi ce qu'on ne voyait pas. On parle souvent d'« angles morts » : ces aspects de nous-mêmes que les autres perçoivent, mais que nous ne voyons pas. Les psychologues Joseph Luft et Harrington Ingham les ont représentés dès 1955 avec un schéma devenu célèbre, la fenêtre de Johari.
Parfois, ce qui apparaît dans le miroir est inconfortable. Un schéma qui se répète, une évidence qu'on évitait, une émotion qu'on n'avait pas voulu regarder. Ça peut faire l'effet d'un petit choc. C'est normal, et c'est souvent à partir de là que quelque chose commence à bouger. L'important, c'est que ce choc se vive dans un cadre sécurisant, à un rythme qui vous convient.
Voir aussi ce qui tient debout
Mais l'effet miroir ne sert pas qu'à révéler les fragilités. Quand on vient consulter, on arrive souvent avec ce qui ne va pas. C'est logique : c'est ce qui fait mal. On en oublie tout ce qui fonctionne.
Le reflet de l'autre permet aussi de voir ses solidités. Les ressources qu'on utilise sans même s'en rendre compte. Les qualités que l'on minimise. C'est d'ailleurs un principe central des approches orientées solutions : plutôt que de tout centrer sur le problème, on va chercher les moments où ça va mieux, les « exceptions », et ce qu'on y fait de différent. Une revue de la recherche sur ces approches montre combien cette attention aux ressources participe au changement.
Regarder le chemin déjà parcouru
Il y a enfin une prise de conscience que j'aime particulièrement accompagner : réaliser tout ce qui a déjà été franchi.
Quand on est au milieu d'une difficulté, on ne voit que la marche suivante. En prenant un peu de recul, on se rend compte qu'on a déjà gravi beaucoup de marches. Depuis le début de l'accompagnement, bien sûr. Mais aussi tout au long de sa vie.
Je pose souvent cette question : « À quel autre moment de votre vie avez-vous traversé quelque chose de difficile ? Comment vous en êtes-vous sorti ? » La réponse surprend souvent. On retrouve des périodes où l'on a été solide, robuste, capable de tenir. Ces ressources-là ne disparaissent pas. Elles sont toujours disponibles.
Les chercheurs Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun ont même décrit ce qu'ils appellent la croissance post-traumatique : après une épreuve, beaucoup de personnes rapportent une force nouvelle, des relations plus profondes, un autre regard sur ce qui compte. L'épreuve n'est pas souhaitable en soi. Mais la façon dont on la traverse dit beaucoup de ce dont on est capable.
Un miroir à double face
On l'oublie souvent : l'effet miroir fonctionne dans les deux sens.
En tant qu'accompagnant, je suis moi aussi touché par ce que je vois et j'entends. Chaque histoire me renvoie quelque chose : mes propres zones d'ombre, mes propres ressources, mes propres questions. C'est d'ailleurs pour ça qu'un accompagnant sérieux continue lui-même à se faire superviser.
Et puis il y a quelque chose de très nourrissant à voir quelqu'un avancer. Des chercheurs ont décrit ce phénomène sous le nom de résilience vicariante : les thérapeutes qui assistent au courage de leurs patients en ressortent eux-mêmes renforcés. Je le vérifie régulièrement.
Vous êtes acteur de ce qui se passe
C'est peut-être le message le plus important de cet article : en accompagnement, vous n'êtes pas spectateur. Ce n'est pas moi qui « répare » quelque chose chez vous. C'est vous qui vous regardez, qui vous entendez, qui faites des liens. Je tiens le miroir, je l'oriente parfois, mais c'est vous qui choisissez ce que vous voulez y voir et ce que vous en faites.
Et le simple fait d'accepter de se regarder, à travers les yeux de quelqu'un d'autre, change déjà beaucoup de choses.
Si vous avez envie d'en parler, je vous reçois au cabinet de Levallois-Perret, du lundi au vendredi.
Sources et références
Flückiger C., Del Re A. C., Wampold B. E., Horvath A. O. (2018). The alliance in adult psychotherapy: a meta-analytic synthesis. Psychotherapy, 55(4).
Kross E., Ayduk Ö. (2011). Making meaning out of negative experiences by self-distancing. Current Directions in Psychological Science, 20(3), 187-191.
Luft J., Ingham H. (1955). The Johari window, a graphic model of interpersonal awareness. Proceedings of the Western Training Laboratory in Group Development, UCLA.
Franklin C. et al. (2017). Solution focused brief therapy: a systematic review and meta-summary of process research. Journal of Marital and Family Therapy.
Tedeschi R. G., Calhoun L. G. (2004). Posttraumatic growth: conceptual foundations and empirical evidence. Psychological Inquiry, 15(1), 1-18.
Hernández P., Gangsei D., Engstrom D. (2007). Vicarious resilience: a new concept in work with those who survive trauma. Family Process, 46(2), 229-241.
Photo : Dana Luig, Unsplash.
Cet article a une vocation d'information. Il ne remplace pas l'avis d'un médecin ou d'un professionnel de santé.


Commentaires